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Brésil

Sans terre mais non sans voix

Lancée dans les années 1980, la « modernisation de l’agriculture » est peu à peu devenue l’instrument de la mutation générale de l’appareil productif brésilien vers un type de développement intégré au commerce international et à la mondialisation libérale.

Basée sur la mécanisation, la déforestation, l’utilisation croissante des herbicides et des engrais chimiques, cette « modernisation », grande consommatrice en eau pour l’irrigation, s’est révélée dévastatrice pour l’environnement et a engendré une exclusion systématique des populations rurales [1]. Elle a transformé le Brésil en atelier de production intensive de monocultures industrielles — soja, canne à sucre, eucalyptus, etc. — afin de promouvoir les secteurs des cultures transgéniques et des agrocarburants [2].

En scellant l’alliance entre l’Etat et le lobby agroalimentaire, et en permettant l’appropriation des terres par des entreprises multinationales (Monsanto, Syngenta, Cargill, Nestlé, BASF, Bayer, etc.), le gouvernement de M. Luiz Inácio Lula da Silva a donné une impulsion déterminante à ce processus. Satisfaisant ainsi de larges secteurs de la bourgeoisie nationale, il a fait du Brésil une « puissance émergente » en matière de commerce international. Mais, dans le même temps, et malgré les progrès accomplis, la faim, la pauvreté et les inégalités sociales restent des problèmes structurels lancinants : les choix du gouvernement ont entraîné une réduction continue de la surface cultivable destinée à la production alimentaire, avec, pour première conséquence, la hausse constante des prix des denrées de base, comme le haricot.

On dénombre, au Brésil, quatre millions de familles de paysans sans terre ; le gouvernement estimant avoir permis à cinq cent vingt mille d’entre elles d’y accéder depuis 2003, ce que conteste le Mouvement des sans-terre (MST).

Vingt-cinq ans après sa fondation à Sarandi, dans l’Etat de Rio Grande do Sul — dont la capitale est Porto Alegre —, le MST est devenu le principal acteur social du pays. Il affirme regrouper trois cent cinquante mille familles organisées en coopératives de production dans les assentamentos rurais (« communautés rurales »), sur sept millions et demi d’hectares de terres conquises, et cent trente mille autres familles dans neuf cents acampamentos (« campements »), sur des terres occupées (soit, au total, un million et demi de personnes). Le mouvement s’est également doté d’un impressionnant dispositif éducatif indépendant de l’Etat : deux mille écoles, dans lesquelles ont été alphabétisées cinquante mille personnes et sont scolarisés près de deux cent mille jeunes. Par ailleurs, il met en place des centres de formation de cadres brésiliens et latino-américains. Et envoie des volontaires internationaux à Cuba, en Haïti et au Venezuela. Il est aussi le principal producteur de semences et de riz biologiques d’Amérique latine.

Ses militants ne cantonnent toutefois pas leurs actions à la lutte pour la réforme agraire et à la promotion de l’agriculture paysanne. Se situant au confluent de la contestation et des revendications rurales, économiques, démocratiques et écologiques du pays, le MST entretient des relations conflictuelles avec le président brésilien et s’affirme comme un pôle d’opposition sociale puissant. C’est pourquoi les propriétaires terriens et le Tribunal suprême fédéral lui livrent une guerre financière et judiciaire sans merci. Le MST fait actuellement l’objet d’une forte campagne de criminalisation, notamment dans l’Etat de Rio Grande do Sul, où les autorités régionales ont décidé de procéder à la fermeture d’écoles du mouvement en les déclarant « illégales ».

Au plan continental, le MST se prononce pour la mise en place d’un conseil des mouvements sociaux au sein de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), dont le Brésil n’est pourtant pas membre [3]. Se situant hors des partis, et notamment du Parti des travailleurs (PT), le MST devrait faire entendre sa voix lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2010, ses thèses et ses combats entrant en résonance avec la crise du capitalisme international et de son modèle de développement... dont le Brésil de Lula est devenu l’un des acteurs.


Notes

[1Sur les quatre cent vingt millions d’hectares de surfaces rurales officiellement répertoriées en 2003 par l’Institut national de colonisation et de réforme agraire (Incra), 44 % appartiennent à 1,5 % des propriétaires (trente mille fazendeiros), et 57 % à 3,5 % d’entre eux.

[2Cf. François Houtart, L’Agroénergie. Solution pour le climat ou sortie de crise pour le capital ?, Couleur livres, Charleroi, 2009.

[3L’ALBA regroupe neuf Etats, dont la Bolivie, Cuba, la Dominique, le Honduras, le Nicaragua, le Venezuela et l’Equateur. Sont observateurs : Haïti et l’Uruguay.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.