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Chili

Quand la Patagonie se soulève

Isolée, fatiguée mais surtout en colère, la population de la région d’Aysén a décidé de rompre son silence. Regroupés au sein du Mouvement social de la région d’Aysén (MPRA), pêcheurs, artisans, étudiants et camionneurs bloquent routes, ponts et aéroports depuis maintenant deux semaines. L’objectif : porter leurs voix jusqu’aux portes du palais présidentiel de la Moneda à Santiago. Une opération laborieuse dans un pays ultra-centralisé comme le Chili.

Située à 1300 km de la capitale, coincée entre la région des Lacs et le sud de la Patagonie- deux régions plus touristiques-, avec un climat hostile, Aysén et ses habitants souffrent d’isolement causé par l’absence de préoccupation du gouvernement chilien. Du fait de son manque de connectivité -il est impossible de traverser toute la région en voiture- les biens de première nécessité qui arrivent en bateau sont deux fois plus chers qu’à Santiago. « A Aysén, on dépense en moyenne 100 000 pesos (156 euros) pour le chauffage. Nous avons l’électricité la plus couteuse du monde, l’eau la plus chère du Chili, les fruits ont un prix cinq fois plus élevé qu’ailleurs et le farine coûte le double » explique Pablo Barattini, président de la Corporation pour le développement d’Aysén. Le salaire minimum (293 euros) est par contre le même que dans le reste du pays. Paradoxalement mais fortement révélateur des enjeux de cette mobilisation, la croissance économique de la région fut de 19,8 % en 2011. Une croissance dont les habitants ne bénéficient pas pleinement comme le démontrent certaines de leurs revendications : amélioration des infrastructures sanitaires (hôpitaux), subsides régionaux pour faire face aux prix élevés de l’essence et du gaz, création d’une université publique orientée vers la région, salaire minimum adapté au coût de la vie, aides aux pêcheurs, ect. Des demandes régionalistes visant au final à améliorer le quotidien des habitants de cette province reculée.

Cette région fut une des dernières a être colonisée tant son climat et sa géographie la rendait hostile. Par contre, elle fit rapidement office de vache à lait pour Santiago. En 1940, l’État autorisa la Société Industrielle d’Aysén (dont le siège était à Valparaiso) à bruler 3 millions d’hectares de foret pour l’élevage de moutons et l’exploitation forestière. A l’heure actuelle, c’est l’élevage de saumons, l’industrie forestière et surtout la production d’énergie qui nourrit l’appétit des grandes entreprises chiliennes et étrangères. C’est en effet au coeur de cette région que devrait voir le jour HidroAysén, un projet de construction de 5 mégas barrages qui alimentera le système d’électricité central du pays. Juan Pablo Orrego, coordinateur international du Conseil de défense de la Patagonie et opposant farouche à HidroAysén considère que la mobilisation des habitant de la Patagonie est un exemple à suivre pour tout le pays : « Il est clair, qu’étant donné son isolement, son abandon, une incompréhension de la capitale mais aussi grâce à son esprit de pionner, Aysén a découvert qu’elle souhaitait un développement autonome, autogéré, distinct de celui qui mène à la faillite sociale et environnementale d’autres régions du pays. » Et cette analyse ne concerne pas uniquement la Patagonie. A Calama, ville minière du nord, située à quelques km de Chuquicamata la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde, la tension monte de jour en jour.

Le gouvernement fait pour l’instant la sourde oreille face aux revendications et n’entamera « aucun dialogue ou conversation tant qu’il serait fait usage de la force » selon les mots du ministre de l’Intérieur Rodrigo Hinzpeter. Pas de dialogue donc, mais une forte répression des Carabineros à coup de gaz lacrymogène, matraques et balles en caoutchouc. Une conduite qui n’est pas sans rappeler la répression violente du mouvement étudiant de 2011 et condamnée par l’Institut national des droits de l’homme la jugeant « indiscriminée et disproportionnée. »


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.