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Bahreïn et le Yémen

Otages de l’Arabie Saoudite et de l’Iran ?

Depuis neuf mois, plusieurs pays arabes ont connu révoltes, révolutions, manifestations et protestations. Le « Printemps arabe » n’a pourtant pas encore abouti à l’installation de la démocratie mais dans bien des cas à l’affrontement de puissances régionales. Au moment où les révoltes continuent à Bahreïn et au Yémen, avec une couverture médiatique variable et timide (notamment dans le cas de Bahreïn) la tension ne cesse de monter entre deux grands acteurs géopolitiques de la région : l’Iran et l’Arabie saoudite, au point de parler aujourd’hui de « Guerre froide » par alliés et ennemis interposés.

Révoltes à Bahreïn : un conflit irano-saoudien ?

Plus de 70% des Bahreïnis sont chiites, et le royaume est gouverné par une minorité sunnite. Aujourd’hui, la majorité des médias arabes souvent financés par les pétromonarchies deviennent muets dès qu’il s’agit de couvrir les révoltes qui secouent ce pays. En effet, la tension est à son comble dans le royaume et ne cesse de monter depuis plusieurs semaines.
Pour le voisin saoudien, il est hors de question de laisser les choses changer et de voir naître une démocratie. L’Arabie saoudite avait déjà renforcé depuis mars 2011 sa présence militaire dans le pays. Des membres des forces spéciales et des véhicules blindés ont franchi le pont qui sépare l’Arabie saoudite de Bahreïn, en prévision des nouvelles manifestations.

On avait assisté au mois de mars à de violents affrontements à Bahreïn et à une vague de répression menée par les troupes saoudiennes arrivées au pays suite à des manifestations pacifiques demandant l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. L’Iran n’a pas tardé à durcir le ton, à appeler l’Arabie Saoudite à retirer ses troupes et à arrêter son ingérence à Bahreïn. Le pays qui est comme l’Iran, majoritairement chiite, a toujours bénéficié du soutien de l’Iran dans les circonstances de crise et on a souvent parlé de conflit irano-saoudien sur un territoire bahreïni.

Pour l’Arabie Saoudite, tout changement politique à Bahreïn profiterait à l’Iran qui pourrait voir son rôle se renforcer davantage dans la région. En outre, le pays constitue une importante base militaire des Etats-Unis et abrite le quartier général de la cinquième flotte américaine chargée notamment de surveiller le golfe Persique. L’enjeu sécuritaire est en l’occurrence d’une importance capitale.

L’Iran a dénoncé la présence de forces saoudiennes avec la complicité des Etats-Unis et a montré clairement son approbation des revendications populaires. Il a condamné la répression et soutenu les proclamations démocratiques et les appels à la négociation sans oublier de rappeler le danger de la situation pour l’équilibre géopolitique local et que l’Iran est un acteur indispensable à l’équilibre de la région.

Aujourd’hui, le conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite se caractérise par des attaques rhétoriques des dirigeants respectifs, en plus de campagnes d’espionnage, de contre espionnage, de désinformation et d’une guerre informatique et médiatique. Certains vont même jusqu’à parler d’une « guerre froide ». L’Arabie Saoudite tente de montrer que l’Iran cherche à étendre son influence et que face à l’instabilité de ces derniers mois, le royaume ne peut regarder les évènements se dérouler sans réagir.
Par ailleurs, quand les Saoudiens avaient envoyé des militaires chez leur voisin et allié pour contrer les manifestations en cours dans le pays, en réaction, des responsables politiques iraniens avaient exhorté leur gouvernement à mettre en état d’alerte son armée face à l’ingérence saoudienne. Durant cette crise, il y a eu une montée de tension entre les États-Unis et leurs alliés arabes, le prix du pétrole est monté en flèche et le « soutien » américain aux mouvements démocratiques s‘est affaibli.
En effet, pour les familles au pouvoir dans le Golfe, qui accaparent les richesses de leurs pays, il existe des révoltes qu’on peut accepter et d’autres qu’il faut étouffer sans perdre de temps. Il faut soutenir ouvertement les premières, mais réduire au silence et circonscrire les secondes. De ce fait, il est tout à fait compréhensible de voir les manifestants bahreïnis se plaindre amèrement que les médias arabes ne s’intéressent pas à eux alors qu’ils se battent, comme cela a été le cas dans d’autres pays arabes pour les mêmes raisons : la dignité, la liberté et les droits sociaux. Un fait qu’on oublie ou veut souvent oublier c’est que face au gouvernement, ce n’est pas seulement la population chiite qui se révolte, mais c’est également une bonne partie des sunnites.

Cette vision qui réduit le soulèvement à Bahreïn à un mouvement d’opposition de nature confessionnelle prévaut également dans le traitement médiatique de la révolte du peuple bahreïni et c’est là un reproche qu’on peut faire aux médias. Là où les chaînes arabes satellitaires comme al Jazira avaient largement couvert les événements en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie, elles sont d’un mutisme assez troublant pour ce qui est de Bahreïn. Cela semble arranger les princes du Golfe et les pays occidentaux, du moins jusqu’à nouvel ordre.

De ce fait, quand on parle des révoltes à Bahreïn, on ne cesse d’entendre des expressions comme : « des chiites qui veulent prendre le pouvoir », « des hérétiques » « des agents de l’Iran » et « des traîtres au service de la Perse », et cela rappelle les circonstances des soulèvements de 1991 en Irak après la guerre de libération du Koweït. Les pays arabes se sont abstenus de condamner les massacres et crimes perpétrés par Saddam Hussein contre la population chiite.

En effet, l’ « ingérence » de l’Iran au Bahreïn a donc conduit le régime saoudien à poursuivre et intensifier sa politique d’endiguement à ses frontières comme chez ses voisins. Pour l’Arabie Saoudite, le désordre à ses frontières est attisé par le pouvoir iranien et sa politique d’ingérence notamment au Yémen ou en Irak. Une influence que les Saoudiens ne veulent pas voir se diffuser au Bahreïn voisin. Dans ces conditions, ce qui rend la situation plus complexe et plus difficile, c’est que le Conseil de Coopération du Golfe CCG repose uniquement sur une entente entre chefs d’Etat qui reste fragile et que sur le terrain il a toujours prouvé son inefficacité.

Aujourd’hui, les princes saoudiens craignent de se voir chassés du pouvoir surtout que des révoltes ont éclaté partout autour de leur royaume : à l’ouest : une révolte égyptienne aboutie, une au sud, au Yémen est en cours, les prémices d’une autre en Jordanie au nord et celle de Bahreïn à l’est, dont les conséquences sur la région du Golfe pourraient être semblables à celles du soulèvement tunisien sur l’ensemble du monde arabe.


Le Yémen dans les tensions irano-saoudiennes

Le discours officiel iranien a critiqué le président Ali Abdallah Saleh ainsi que la présence de forces saoudiennes ou émiraties associées à une répression sanglante au Yémen ce qui lui fournit un argument fort pour exprimer son mécontentement et lancer des menaces. Cela a conduit à complexifier les clivages qui traversent déjà les relations entre la République islamique et les pays de la région. De surcroît, la République islamique joue aussi sur la « complicité » des Etats-Unis, le « double poids double mesure » des Nations Unies pour condamner ces crimes. Le gouvernement iranien a fustigé « le front des dictatures arabes du Golfe », unies contre leurs peuples et contre l’Iran, tout en rappelant l’importance et le poids de l’Iran dans la région. De son côté, l’Arabie Saoudite a longtemps tenu les rênes d’un des pays les plus pauvres de la région. Elle a eu recours au financement pour entretenir des rapports de bons rapports avec des chefs de tribus et influer sur le cours des événements au Yémen.

A l’origine du plan de sortie de crise du CCG, le royaume a aujourd’hui des alliés dans tous les camps. Il est vrai que l’opposition civile lui échappe, mais le royaume entretient des relations étroites avec la famille al Ahmar, à la tête de la rébellion tribale, la principale fédération de tribus des Bakil et le parti al Islah proche des frères musulmans. De surcroît, depuis quelques mois, le royaume a décidé de mettre en place une base militaire, alors qu’il avait, depuis mars, envoyé plus de 1000 soldats pour défendre le président Saleh.

En outre, pendant des mois, l’Arabie Saoudite a gardé le président Saleh disponible en cas d’un retournement de situation. Alors que la violence monte, le président Saleh a surpris tout le monde par son retour au pays. En revanche, il est important de rappeler que l’Arabie Saoudite a souvent joué contre le gouvernement central en s’appuyant sur les tribus sunnites de l’est et du Nord du pays, en stimulant une contestation religieuse contre les familles Zaydites au pouvoir dont celle du président Saleh. De ce fait, un front de contestation sunnite plus « durs » que ne le sont les Saoudiens eux-mêmes a vu le jour au point qu’aujourd’hui cela se retourne contre eux. D’autre part, au milieu de cette crise le Royaume n’aurait rien à gagner de l’émergence d’un régime démocratique sinon la perte de son influence.

Aujourd’hui, face aux menaces extérieures et intérieures, Riyad et Téhéran ne semblent pas prêts à plus de démocratie. Les protestations y sont d’ailleurs systématiquement réprimées. Dans la situation actuelle, le Bahreïn et le Yémen comptent parmi les premières victimes de la tension entre les deux régimes. Aussi le silence quant à ce qui s’était passé au Sultanat d’Oman est-il assez étrange. Le pays qui a connu plusieurs manifestations de jeunes réclamant des droits et des réformes, offre pourtant les ingrédients et critères nécessaires pour intéresser les médias : pétrole, pauvreté, chômage et une situation géostratégique de grande importance.

A la lumière des événements et avec les mouvements de protestations ici et là, si les tensions s’aggravent, certains craignent de possibles affrontements militaires dans le Golfe, principale région pétrolière au monde, voire une déstabilisation de toute la région et une course à l’arme nucléaire.

Le droit des peuples à se révolter contre la dictature ne peut être réduit à des considérations confessionnelles. Il doit reposer sur le droit sacré de l’être humain à vivre librement et dignement dans un Etat de droit.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.