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Cameroun

Les récentes grèves et leurs enseignements

Le mardi 26 février 2008, les populations de Bafoussam, Bandjoun et Baham se rallient à une grève, qui avait déjà commencé dans d’autres villes à travers le pays et dans la province de l’Ouest. Tous les services et les commerces sont fermés, les banques, les écoles et collèges ne sont pas fonctionnels. Les enfants sont dans la rue. Aucun engin roulant ne circule, pas de motos (aussi appelé « benskins »), pas de voitures, taxi, cars de transport ou véhicule personnel.

Une grève décidée par les syndicats de transporteurs pour protester contre la hausse du prix du carburant. Les jeunes (14 à 20 ans) s’activent fortement et engagent des marches, des casses et détruisent les biens publics et privés. En face, la police et les gendarmes n’hésitent pas à tirer pour les arrêter. Dès le premier jour il y a 3 morts à Bafoussam. Puis dans la soirée, une entente est trouvée entre les syndicats et le gouvernement.

Le prix du carburant sera réduit de 6 Fcfa. Le mercredi 27 février 2008, le nombre de groupes de jeunes dans la rue a augmenté, les routes sont barricadées, pratiquement à tous les carrefours des feux brûlent avec de vieux pneus. A travers les medias (radio, télé privées et publiques) nous apprenons que le président de la république s’adressera à la nation. Après le discours du Chef de l’Etat, les jeunes se ruent dehors et envahissent les artères principales dans la nuit. Les barricades sont renforcées, les feux sont ravivés, les casses reprennent de plus belles.

Ce qui avait commencé comme une grève pour le prix du carburant est devenu incontrôlable. On vit un affrontement entre les hommes en armes (polices, gendarmes, militaires) et les groupes de jeunes avec des gourdins. Un affrontement à armes inégales.

Une revendication corporatiste a servi de déclencheur pour d’autres réclamations. Tous les médias parlent de l’expression d’un malaise social issu d’un mélange de 2 ingrédients principaux : flambées des prix des denrées de premières nécessités et débat sur la révision de la constitution. En regardant de plus près ce qui s’est passé, en lisant les pancartes, on peut faire plusieurs constats qui montrent que le phénomène est plus complexe :

  • Ceux qui manifestent aujourd’hui sont nés dans les années 90, années de braise au Cameroun, années difficiles d’entrée dans le multipartisme
  • Jamais au Cameroun, on n’a vu un mouvement de protestation prendre aussi vite et avoir une telle ampleur
  • Ce mouvement de protestation semble spontané, sans organisation et sans structure
  • Malgré le préavis de grève des syndicats, les pouvoirs publics semblent avoir été pris au dépourvu, réagissant par la force avec beaucoup d’improvisations, d’arrestations en masse, de brutalités, de traitements inhumains et dégradants des jeunes
  • Les pancartes brandies par les jeunes avaient comme message : Baisse des prix, baisse des taxes, faites revenir notre argent au pays, nous voulons du travail, ne touchez pas à notre constitution
  • Les kiosques du PMUC (courses françaises) et boutiques de la société Orange (compagnie françaises de téléphonie) étaient particulièrement visés, de même que les services des impôts et les entreprises privatisées

Pendant les années 1990, le Cameroun faisait une entrée douloureuse dans l’ère du multipartisme avec beaucoup d’espoir pour plus de démocratie. Le nombre des partis politiques a augmenté de façon vertigineuse sans que cela s’accompagne d’un véritable mouvement démocratique (formation des militants, émergences des espaces de débats pluriels constructifs, représentation et défense des intérêts des populations, etc.). Pour preuve, lors des dernières élections d’août 2007, on a observé une quasi-absence de débats autour du rôle du maire ou du député. Les combats entre les candidats, les calculs politiciens et les luttes de positionnement individuel ont pris la place du débat sur les programmes. Les luttes fortes se faisaient au sein du RDPC (parti au pouvoir) et c’est souvent le comité central qui a mis de l’ordre. L’espace occupé par les partis d’opposition était inversement proportionnel à leur nombre.

Le Cameroun depuis quelques années se hisse au top des pays corrompus selon Transparency International. L’année dernière encore, nous avons occupé la première place. La corruption est un phénomène qui détruit les systèmes de gouvernance. Le gouvernement ne peut plus offrir aux populations les services de base essentiels (éducation, santé, logement, infrastructure de production). Les campagnes et les structures anticorruption n’impressionnent plus personne, comme la mauvaise herbe, le mal continue à prospérer.

Les relations du Cameroun avec les institutions de Bretton Woods conduisent à des politiques qui ne servent pas les intérêts des populations. Nous avons subi un Programme d’Ajustement Structurel contre-productif avec une destruction du tissu de production. Aujourd’hui nous sommes poussés vers la privatisation des sociétés d’Etat sans que les règles soient favorables au petit peuple. Les mécanismes de partenariat économique avec les pays Européens sont toujours en défaveur du Cameroun.

Le système éducatif camerounais n’est pas en phase avec le secteur professionnel, de nombreux jeunes avec une licence ou une maîtrise sont aujourd’hui conducteurs de motos taxi ou coiffeuses, la grande majorité est au chômage. Le secteur de l’éducation n’est pas épargné par la corruption. Une récente étude du Zenü Network le confirme et montre que l’éducation au Cameroun est financée en grande partie par les parents à travers les APEE (Association des Parents d’Elèves et Enseignants). Les Ambassades étrangères sont envahies par des jeunes qui veulent quitter le pays. Certains n’hésitent pas à risquer leur vie en prenant des chemins clandestins, ceux qui sont rapatriés de force jurent de repartir.

Ce qui s’est passé pendant cette semaine du 25 février 2008 au Cameroun est un indicateur d’un malaise profond. Les jeunes ont saisi l’opportunité de cette revendication de baisse des prix du carburant pour exprimer leur ras-le-bol. La rue est devenue le lieu d’expression par excellence et la casse leur façon de se défouler et en même temps de se rendre visible

Comment faire que la commune relie les populations aux pouvoirs publics ?

Nous avons tous condamné la violence, mais à aucun moment les adultes n’ont tendu une main à ces jeunes. N’est-ce pas le moment de se poser les questions sur notre rôle auprès de la jeunesse ? Comment interpréter ce message clair et fort que nous envoient les jeunes Camerounais en colère ? Comment désormais travailler avec eux pour donner un sens et des valeurs à leur mobilisation ?
Que faire, face à une jeunesse en manque d’avenir ?

Nous venons de nous rendre compte que délaissés, sans espoir d’un avenir mobilisateur, ces jeunes constituent une bombe à retardement, une masse abandonnée à la culture de violence, alors qu’ils pourraient être les ressources et les innovateurs de demain.

Il est par conséquent urgent :

  • De retrouver et de décrire les espaces traditionnels promoteurs de la jeunesse mais actuellement déstructurés par un manque de vision et de moyens des autorités compétentes.
  • De favoriser des liens entre les jeunes et les autres acteurs de développement (autorités publiques et traditionnelles, collectivités territoriales, secteur privé, ministères techniques, projets de coopération, etc.)
  • De permettre la participation de la jeunesse dans tous les processus de développement. Les pouvoirs publics doivent communiquer sur les projets et programmes de développement en cours, les investissements planifiés, l’ouverture au suivi indépendant de l’offre des services de base (éducation, santé, logements, infrastructures de production, etc.),
  • D’éduquer la jeunesse afin qu’elle soit éclairée et capable d’analyser le contexte dans lequel elle évolue, pour combattre la rumeur et la manipulation
  • De permettre aux jeunes de bâtir leur avenir sur une culture citoyenne qui prend en compte leurs valeurs et s’inscrit dans le monde actuel
  • D’accompagner le jeune dans son parcours vers le monde du travail, de la création. Des échanges d’expériences entre jeunes camerounais et africains, sur des projets économiques, sociaux et culturels, afin d’insuffler et de soutenir tout type de dynamisme qui leur permettraient de sortir d’un état de résignation, hélas, propice à la violence.

Seuls et sans une volonté politique importante de construire avec ces jeunes leur avenir, la violence restera la seule réponse possible face à un isolement de leur société et du monde.


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