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Monde arabe

Les Révolutions arabes entre l’intérieur et l’extérieur

Les révolutions tunisiennes et égyptiennes ont mis fin à deux régimes despotiques et décrépits et servent de modèle à d’autres peuples. L’aspiration à la liberté et à de meilleures conditions sociales sont les moteurs puissants de ces mouvements. Les Démocraties sont longtemps restées volontairement aveugles aux souffrances des peuples arabes. Aujourd’hui, des craintes et des défis internes et externes sur l’issue de ces Révolutions apparaissent. Les changements internes et la nouvelle donne dans la région représentent une étape de transition qui est loin d’être simple. A l’intérieur comme à l’extérieur, les intérêts sont souvent enchevêtrés, la transparence et la non transparence, les enjeux, le court, le moyen et le long terme, l’observation, la prudence, l’attente, les alliances…Tout cela représente aujourd’hui des défis auxquels ces Révolutions doivent faire face. Il est vrai que cela se passe à deux échelles différentes qui sont l’intérieur et l’extérieur, mais qui peuvent parfois se croiser.

Les Révolutions arabes et l’intérieur

Des gouvernements de transition

La Révolution tunisienne donnera son premier fruit à l’automne, à la date de l’élection de l’Assemblée constituante. Les Tunisiens se rendront aux urnes le 23 octobre 2011 pour élire une Assemblée qui aura la lourde tâche d’élaborer une nouvelle Constitution. Un enjeu crucial pour un pays qui fut le pionnier et l’inspirateur des mouvements de révolte démocratique qui continuent à secouer l’ensemble du monde arabe. De son côté, l’armée égyptienne a appelé à un référendum en mars 2011 sur les amendements constitutionnels proposés par une commission d’experts. Les militaires, auxquels Hosni Moubarak a remis le pouvoir en démissionnant, ont établi un calendrier de six mois au cours desquels doivent se tenir le référendum, des élections législatives et un scrutin présidentiel suivi d’un nouveau référendum constitutionnel.

Par ailleurs, on est susceptible d’assister à chaque fois dans les autres pays à un vif débat qui opposerait les gouvernements de transition et les instances indépendantes ou autres chargées de la préparation et de la supervision des élections. Les questions logistiques et techniques seront soulevées et les dates leur seront liées. Il faudra en effet faire face à un défi majeur : les élections doivent être transparentes et justes et devraient en outre faire l’objet d’une supervision judiciaire.


Des peuples impatients attendent

Sous l’impulsion d’une jeunesse qui aspire à la liberté, à la justice sociale et à la dignité, il est certain que les peuples arabes ont retrouvé leur âme et ont repris l’initiative. Par ailleurs, face à une économie en berne, il faudra trouver les outils pour sortir les pays de la stagnation qui sévit depuis les révoltes, sachant que l’économie de certains pays comme la Tunisie et l’Egypte est caractérisée par une dépendance à l’égard des recettes touristiques et des transferts de revenus. Il faudra remettre les pays sur les rails du développement. Dans la plupart des pays arabes, notamment en Tunisie et en Egypte, il y a un taux de scolarisation élevé dans l’enseignement supérieur mais l’accès à l’emploi n’en a pas pour autant été facilité : les jeunes, même diplômés, attendent plusieurs années avant de pouvoir entrer sur le marché du travail. En Tunisie, il y a aujourd’hui plus de 700 000 chômeurs, dont 150 000 ont un diplôme de l’enseignement supérieur. Le chômage a ainsi, en reculant l’âge du mariage et de l’indépendance, créé des frustrations qui étaient et sont à l’origine des récentes révoltes.

La construction du pays est une urgence, mais on ne peut pas répondre à toutes les demandes, il faut s’attendre à des cris de mécontentement pendant encore de longues années car on ne peut atteindre l’étape : « problème zéro », d’autant plus que ces pays sortent de Révolutions. L’urgence aujourd’hui c’est cibler le chômage, le secteur de la santé et l’infrastructure, mais il ne faut pas perdre de vue que les mesures qui seront prises auront des limites vu la conjoncture.

Les intérêts, la course au pouvoir et l’enjeu sécuritaire

Les faiblesses et les carences des mouvements politiques arabes et leur incapacité à surmonter les divisions sociales traditionnelles sont de plus en plus visibles, puisqu’il y a un manque et parfois une absence de tradition politique et démocratique. Ces mouvements vont se retrouver face à des défis intellectuels, politiques, organisationnels et aussi logistiques. Certains ne pourront pas dépasser les clivages claniques et tribaux pour esquisser un véritable changement politique. D’autres, lutteront pour la sécession afin de gouverner des mini-Etats, à l’instar du « Mouvement sudiste » au Yémen. D’autre part, il y a le paramètre de la sécurité : assurer la sécurité interne est une priorité et le contrôle des conflits tribaux, claniques, confessionnels et religieux n’est pas une mince affaire. Pour cela, il faut commencer par mettre en avant un nouveau discours, celui de l’Etat de droit, redonner à l’Etat sa valeur, son « prestige » et imposer la loi pour éviter les débordements.

De même, il ne faut pas perdre de vue que les anciens sont là pour semer la discorde et exploiter et susciter des luttes intestines entre clans, tribus, ethnies, confessions et religions. Les régimes arabes encore en place sont déterminés à réprimer férocement les protestataires avec l’appui des grandes puissances. Une tendance chez les régimes à exploiter ces divergences pour se protéger contre le vent de changement, quitte à provoquer des conflits et des guerres civiles entre clans et tribus qui leur sont hostiles ou favorables, ce qui représente un risque de dislocation. Les régimes exploiteront des obstacles pour rester en place et éviter le même sort que les régimes tunisien et égyptien. La détermination des mouvements de protestation se soldera nécessairement par l’apparition de nouvelles réalités qui obligeront les régimes à faire des compromis, comme le Maroc ou l’Algérie où l’existence de grandes ressources dans ce pays facilitera des politiques de développement associées à des concessions politiques. Les pays du Golfe pourraient recourir aux mêmes méthodes.

Par ailleurs, face à cette situation d’ébullition, et en plus du rôle que peuvent jouer Internet et les Réseaux sociaux et de communication, les médias écrits et audio-visuels doivent jouer un rôle important pour aider et accompagner les Révolutions, afin d’éviter le vide médiatique. Cela a été un peu le cas en Tunisie pendant les premiers jours de la Révolution. L’Egypte a toutefois réussi cela, car il y a dans ce pays une tradition médiatique, la plus importante dans le Monde arabe (émissions, débats, chansons patriotiques…).

Les Révolutions arabes et l’extérieur


L’Occident se rattrape mais…
 [1]

Le monde occidental a une grande part de responsabilité dans la situation antérieure aux Révolutions, mais aussi après. Un manque d’initiative a caractérisé son attitude face aux révoltes arabes, une attitude d’observation prudente, inquiète, et opportuniste. On a joué sur le facteur du temps, pour trouver des issues qui ne soient pas contre ses intérêts, ce qui a donné lieu à un manque de crédibilité quand on est passé aux discours. L’Occident a également commis de nombreuses erreurs dans son approche de la région. En ce qui concerne son rôle dans la démocratisation du monde arabe, celui-ci est de plus en plus accusé de pratiquer la politique du « double poids double mesure ». Dans les faits, les grandes puissances ont contribué à maintenir des régimes décrépits au pouvoir. Aujourd’hui, le manque de transparence va de plus en plus caractériser la politiques des grandes puissances car les enjeux sont cruciaux et de nature différente, le cas de la Libye (pétrole) est par exemple différent de celui du Yémen (islamisme et le spectre d’al Qaïda) ou de la Syrie (Israël et instabilité).

Dans la conjoncture actuelle, la politique des grandes puissances essayera de concevoir des instruments servant leurs intérêts et destinés à garantir la sécurité d’Israël et de l’Europe (plus proche géographiquement du monde arabe) au détriment des peuples.

Israël au centre des préoccupations

L’Occident maintient aujourd’hui le double discours de toujours ou condamner et ne rien faire qui sont une constante dans la politique des grandes puissances. Les développements dans la région et les déclarations montrent qu’Israël reste au cœur des stratégies des Etats Unis et de l’Europe dans la région. En effet, à chaque fois qu’il est question du conflit israélo-arabe, le double langage des Etats-Unis et de l’Europe apparaît au grand jour et les discours sur la démocratie et les droits de l’homme cèdent la place aux « dangers » qui menacent Israël et sa sécurité. Cette attitude lève le voile sur la véritable politique des Etats-Unis et de l’Occident qui ne tiennent pas compte ni de l’égalité internationale ni du droit international qui ne sont que slogans . [2]

Israël continuera l’utilisation d’une manière excessive des menaces, parce qu’il ne peut pas faire autrement, du moins à ce stade ; il ne perd pas de vue que les peuples, qui se sont révoltés en Tunisie, en Egypte et dans de nombreux autres pays, adhèrent pleinement à la culture du refus de l’occupation israélienne de terres arabes depuis 1947-1948.

Les Etats-Unis et l’Occident savent en même temps que des changements sans précédent sont bel et bien là. Quant à leur soutien sans condition à Israël, le fait qu’il faut le protéger à tout prix, et que les pays arabes doivent obéir et se soumettre à cette volonté, toute révolte qui éclatera dans le monde arabe prendra pour cible l’influence politique occidentale. Et les peuples arabes exprimeront un fort soutien aux mouvements de résistance qui ont réussi à proposer un modèle convaincant, alors que des décennies de négociations n’ont rien apporté aux Palestiniens.

Aussi, les grandes puissances sont-elles conscientes du fait que les peuples arabes ont fait preuve d’un grand éveil et ne se laisseront pas berner par quelques déclarations de soutien à la liberté et à la démocratie. Ils savent que les dictatures qui les ont opprimés pendant des générations étaient soutenues par l’Occident et garantissaient les intérêts d’Israël.

Intérêts stratégiques et économiques

Les grandes puissances ont jusqu’ici interprété la démocratie dans le monde arabe comme étant un risque, et cela parce qu’elles lient les développements sociopolitiques dans ces pays à l’islamisme, l’instabilité et l’insécurité pour Israël. Elles ont essuyé un échec quant au fait d’imposer des dictateurs qui « garantissaient » la stabilité et vouloir imposer en même temps qu’ils soient appréciés par leurs peuples, cet « équilibre » est désormais caduc. L’éclatement des mouvements démocratiques dans le monde arabe fait peur à Israël qui est très embarrassé car il ne pourra plus invoquer l’argument qu’il représente la seule démocratie au Moyen-Orient, et c’est cela le non dit dans les déclarations, car jusqu’ici on n’a exprimé que la raison officielle qui est la peur que la transition profite aux partis islamistes. De plus, dans le cas de l’Egypte, il y a un risque pour l’Etat hébreu que le nouveau régime égyptien remette en cause sa politique étrangère vis-à-vis d’Israël, car elle est perçue comme humiliante par les Egyptiens.

Les Etats-Unis et l’Europe, qui ont toujours levé l’étendard des valeurs démocratiques dans leurs discours et déclarations, se trouveront davantage face à leurs contradictions (qui sont devenues classiques) : la volonté des peuples arabes ne semble pas au centre de leurs préoccupations, malgré qu’on veut montrer le contraire. En résultera, comme cela a été le cas pour les deux premières révolutions, une hésitation dans les positions à prendre, lorsqu’il s’agit de soutenir les mouvements démocratiques en cours. Les intérêts économiques, le contrôle des puits de pétrole, les richesses en gaz naturel, ne sont pas une nouveauté. Les Etats-Unis, l’Europe et les autres grandes puissances ont les yeux rivés sur les puits de pétrole et le gaz naturel dans le monde arabe. Ces intérêts détermineront leurs positions.

Les voisins immédiats : Iran, Turquie, quel(s) rôle(s) ?

Si le régime islamique est encore en place, malgré ce qui se passe pas très loin de ses frontières, l’Iran tentera de jouer plusieurs cartes et de montrer qu’il a une capacité de nuisance qui ne peut être sous-estimée. La République islamique peut jouer la carte sécuritaire dans le golfe Persique, elle a le contrôle du détroit d’Hormuz qui a une importance stratégique pour toute la région. Sans oublier la question du nucléaire, l’ingérence en Irak, la carte confessionnelle : chiites du Bahreïn, d’Irak, les minorités chiites dans les autres pays du Golfe. La carte du soutien aux mouvements de résistance, le Hamas et le Hezbollah pour mettre davantage les puissances occidentales et Israël dans une situation inconfortable, afin que cessent ou diminuent les menaces contre lui, et pour bénéficier en même temps d’une marge de manœuvre qu’il pourrait exploiter dans la gestion de ses affaires internes, mais aussi en ce qui concerne son voisinage. Le risque pour l’Occident est aussi de voir l’Iran financer des partis islamiques dans les pays arabes afin qu’ils arrivent au pouvoir.

L’Iran a plusieurs moyens de pression sur l’Occident et une importante capacité de nuisance quant aux voisins arabes, qu’il faudrait toujours prendre en compte. Ses positions se déterminent en fonction de ses intérêts, car surtout dans le cas de la politique iranienne sous la République islamique le discours et les faits sont deux choses complètement différentes. Qu’en est-il de la Turquie, un autre voisin proche ?

La Turquie a soutenu dans ses discours les Révolutions arabes et a appelé entre autres au départ de certains dictateurs, ce qui lui a permis d’avoir une image positive au sein du monde arabe. Elle se retrouve avec une révolution à ses frontières, en Syrie et elle est vue en même temps comme un modèle dans certains pays arabes notamment par les partis islamiques écartés auparavant, qui veulent montrer qu’un modèle islamique est en mesure de réussir et qu’une démocratie islamique est possible. La Turquie a gagné en popularité grâce à ses diatribes contre Israël. Mais ce qui séduit, c’est aussi l’image d’un pays moderne et ouvert sur l’Occident, attentif aux droits des femmes et aux libertés individuelles.

Le pays est redevenu, en quelques années, une puissance économique, culturelle et politique dominante dans la région au point de parler d’une volonté de leadership et d’une nostalgie de la période Ottomane. A part un éventuel soutien ou financement des partis politiques, l’influence turque dans la région ne peut être immédiate, ce qui est différent du cas de l’Iran.

Dans ces conditions, les gouvernements de transition ou les futurs gouvernements élus démocratiquement doivent dialoguer avec l’extérieur en se basant sur les besoins de l’intérieur et l’avoir comme base, comme référence car les peuples n’attendront pas des décennies pour se révolter : c’est une réalité qu’il faut prendre en compte de la part des gouvernements mais aussi de la part de l’Occident. Parmi les issues pour éviter l’échec, il faut adopter une politique étrangère fondée sur le pragmatisme : poser des conditions de non-ingérence quand on accorde par exemple des prêts à ces pays. D’autre part, il faut changer de discours quant à la question israélienne et la sécurité d’Israël. C’est la sécurité nationale qui doit prendre le dessus. Il est important de faire comprendre qu’il ne faut pas mélanger les deux et ne pas favoriser celle d’Israël. Il n’y a pas de raison pour que le même discours perdure puisque des révolutions ont eu lieu.

A la lumière de ce qui vient d’être dit, les Révolutions dans le monde arabe doivent composer avec deux réalités auxquelles elles ne peuvent échapper : la situation interne dans les pays avec toute sa complexité, et une situation externe représentée par les grandes puissances et des voisins immédiats qui suivent de près l’évolution des événements et qui tentent d’en tirer le meilleur pour eux sur le plan sécuritaire, économique et stratégique. Ce sont des considérations qu’il faut prendre en compte de la part des gouvernements de transition, des éventuels gouvernements élus démocratiquement, pour pouvoir atteindre, du moins au début, un état d’équilibre minimum qui éviterait des scénarios d’échec.


Notes

[1Pour approfondir, voir « Les Révolutions arabes : et après ? », table ronde organisée en février 2011, par l’Institut MEDEA et l’Institut Egmont autour du thème, www.medea.be

[2Pour approfondir, voir « Les Révolutions arabes contre Israël et les Etats-Unis », Réseau Voltaire : www.voltairenet.org,


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.