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Tanzanie

La nation à l’épreuve du postsocialisme

« Aéroport international Nyerere ». « Rue Nyerere ». « Café Internet
Nyerere ». « Casino Julius Nyerere ». « Vente de pièces détachées Nyerere ». Cette caricature de 2005 du dessinateur tanzanien Nathan Mpangala, qui se moque de l’avalanche d’enseignes au nom du premier président de la République unie de Tanzanie [1], illustre avec ironie l’engouement national qui
a pris forme autour de la figure de Julius Kambarage Nyerere après son décès
en octobre 1999. En quelques années, le souvenir du père de la nation s’est
incarné dans des lieux de mémoires bâtis, pictographiques ou écrits. Il a gagné
en visibilité à partir des deuxièmes élections multipartites de 2005, lorsqu’une
épreuve de force symbolique s’est engagée entre l’ancien parti unique du CCM
(Chama Cha Mapinduzi, « Parti de la Révolution »), au pouvoir, et le parti
d’opposition du Chama Cha Demokrasia na Maendeleo (Chadema, « Parti de
la démocratie et du développement ») pour savoir qui était légitimé à se
revendiquer l’héritier de l’ancien président et, à travers lui, de la « matrice
morale [2] » au fondement de la nation tanzanienne [3]. Lors des dernières élections
générales d’octobre 2010, la figure de Nyerere a de nouveau été mobilisée par
les hommes politiques de tout bord déclarant suivre le modèle d’intégrité,
d’incorruptibilité et de probité tracé par le père de la nation. Ces références
incessantes à Nyerere et aux valeurs qu’il incarne ont ceci de paradoxal qu’elles passent radicalement sous silence les volets politiques et économiques des
politiques menées pendant le régime socialiste. Ce silence national sur le
socialisme comme projet de société était manifeste dans les condoléances
officielles à l’enterrement de Nyerere en 1999 [4]. Il l’est toujours plus aujourd’hui,
les débats faisant rage sur la nécessité de rayer les références au socialisme
sur lesquelles s’ouvre la Constitution de la République [5].

Les références sélectives au socialisme nyérériste engagent à interroger,
dans ce dossier de Politique africaine sur la Tanzanie, l’imaginaire national
contemporain dans ses rapports aux changements et aux effets de rémanence en contexte postsocialiste. Un quart de siècle s’est écoulé depuis que la
Tanzanie a tourné la page de la voie de développement qui a été à l’origine
de son succès dans les milieux universitaires et développementalistes internationaux
dans les années 1960 et 1970. Empreinte des idéaux humanistes de
justice et d’égalité pour tous, fondée sur la communautarisation de la force
de travail et la collectivisation des moyens de production, assise sur la mise
en place de services publics gratuits – principalement dans les secteurs de
l’éducation
et la santé – mais aussi assurée par l’instauration d’un État puissant
contrôlé par le parti unique et ses quelques hommes forts, la voie alternative
de développement, ni capitaliste ni communiste, du socialisme à l’africaine
a cédé face aux programmes d’ajustement structurel qui se sont imposés, au
milieu des années 1980, à l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. La transition
paraissait abrupte dans un pays où l’ujamaa n’était pas resté qu’un mot d’ordre
mais avait profondément modifié la vie de la population et engendré de
nouveaux imaginaires moraux et politiques [6]. La Tanzanie est entrée dans
une nouvelle ère économique, caractérisée par l’ouverture des marchés, la
restructuration financière, la privatisation des entreprises nationales, la décentralisation
gouvernementale et l’abandon des services publics. L’intégration
du pays au processus de libéralisation économique a indéniablement fait table
rase du volet économique du socialisme. La démocratisation de l’espace public
devait aussi permettre la sortie d’une idéologie considérée comme surannée
et le desserrement de l’autoritarisme d’État par l’ancrage des principes de la
démocratie libérale participative. Bref, l’ordre nouveau était à construire sur
les cendres d’une expérience certes originale et productrice de stabilité politique,
mais qui aurait abouti au désastre économique et à l’inertie intellectuelle,
et se trouverait inadaptée au contexte international contemporain. Comme le
rappellent Kelly Askew et Anne Pitcher, les observateurs de la transition en
Afrique, adoptant la blackboard approach qui avait servi dans l’analyse des transformations
dans l’ancien bloc soviétique [7], ont affirmé que la fin du socialisme
avait laissé une « ardoise vierge sur laquelle l’histoire de la démocratie de
libre marché allait pouvoir s’écrire [8] »
.

Pourtant, le schème d’une transition abrupte laisse entrevoir ses limites [9].
S’il ne s’agit aucunement de minimiser l’importance et l’impact des transformations
économiques, politiques et sociales opérées au cours des vingt cinq
dernières années, les contributions au numéro explorent les nouvelles
manières de définir et d’imaginer la nation en rejetant l’hypothèse de la césure
radicale. Des héritages institutionnels, légaux et parfois économiques du
socialisme sont manifestes, la Constitution n’ayant pas ratifié le changement
de système politique et économique. Mais c’est surtout dans le champ politique
et idéologique que des attributs associés à la période socialiste resurgissent
aujourd’hui. En effet, après une période de traversée du désert de l’expérience
socialiste, qui débute dès la fin des années 1970, lorsque les limites et les
échecs économiques de l’ujamaa deviennent patents, et qui accompagne toute
la période de changement de système [10], on assiste au retour dans l’espace
public d’une matrice morale sélective et reconfigurée du socialisme à partir
de laquelle s’énoncent les représentations contemporaines de la nation comme
entité imaginée en référence à un ensemble de valeurs et d’attributs culturels
partagés [11]. C’est en raison de l’existence de ces pratiques de réappropriation
d’éléments rattachés au passé socialiste et de réintroduction de ceux-ci dans
le débat sur la nation que la période qui suit la libéralisation économique
et la démocratisation politique peut être qualifiée de postsocialiste : loin de
gommer le passé, ce qualificatif en « post- » laisse entendre que l’horizon
idéologique des années du socialisme n’a pas totalement disparu. En cela,
la trajectoire de la Tanzanie peut être comparée à celle des anciens pays
communistes et socialistes de l’Europe de l’Est et de l’ex-URSS, mais aussi
d’Asie et d’Afrique, caractérisée par la persistance de pratiques et de modes
de pensées hérités du passé, parfois marqués du sceau de la nostalgie [12].

Mais on aurait tort de concevoir la production de cette nouvelle matrice morale
comme le simple effet d’un habitus socialiste enraciné. Du côté des gouvernés,
cette matrice se combine à d’autres référentiels moraux – locaux, nationaux,
globaux – en circulation pour penser le présent, et articuler luttes de représentation
et contestations concrètes. Du côté des dirigeants, la reconduction
des répertoires politiques passés est aussi le produit de stratégies construites
sur une sélection active de référents éthiques qui visent à promouvoir la formation
d’un ethos collectif de l’unité nationale contre la fragmentation communautariste
et à favoriser la soumission des citoyens au pouvoir d’État.

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Notas

[1La République unie de Tanzanie est formée le 26 avril 1964 par un traité d’Union entre le
Tanganyika et Zanzibar.

[2M. Schatzberg, Political Legitimacy in Middle Africa : Father, Family, Food, Bloomington, Indiana
University Press, 2001.

[3M.-A. Fouéré, « The Legacy of J. K. Nyerere and the Tanzanian Elections of Oct.-Dec. 2005 », in
H. Charton et C. Médard (dir.), Annuaire de l’Afrique orientale 2005, Paris/Nairobi, L’Harmattan/
Ifra, 2006.

[4K. Askew, « Sung and Unsung : Musical Reflections on Tanzanian Postsocialisms », Africa, vol. 76,
n° 1, 2006, p. 15-43.

[5La Constitution maintient que « la construction de la République unie de Tanzanie comme une
nation d’individus libres et égaux » doit opérer « par le biais de la poursuite de la politique de
socialisme (ujamaa) et d’autosuffisance (kujitegemea) qui insiste sur l’application des principes socialistes
» : Constitution de la République unie de Tanzanie (1977), version révisée, 1998.

[6Il convient de rappeler la spécificité de Zanzibar au regard de la problématique postsocialiste.
Non seulement, entre 1964 et 1972, l’ujamaa nyérériste a été considéré par le président Abeid Amani
Karume comme une émanation continentale à tenir à l’écart des îles, mais la construction d’une
conscience nationale que différentes mesures interventionnistes et technologies disciplinaires
visaient à asseoir a été contrariée par les contradictions idéologiques de l’État et l’autoritarisme
arbitraire et brutal du pouvoir. Voir I. G. Shivji, Pan-Africanism or Pragmatism ? Lessons of Tanganyika-
Zanzibar Union, Dar es Salaam, Mkuki na Nyota, 2008.

[7M. Burawoy et J. Lukacs, The Radiant Past : Ideology and Reality in Hungary’s Road to Capitalism,
Chicago, University of Chicago Press, 1992, p. ix.

[8K. Askew et A. Pitcher, « African Socialism and Post-Socialisms », Africa, vol. 76, n° 1, 2006,
p. 3.

[9Tout changement de configuration historique appelle ce lieu commun de la table rase. Des débats
similaires ont eu lieu lorsqu’il s’est agi de penser l’entrée dans l’ère postcoloniale. Voir, pour
la Tanzanie, A. Burton et M. Jennings, « The Emperor’s New Clothes ? Continuities in Governance
in Late Colonial and Early Colonial Postcolonial East Africa », International Journal of East African
Histories, vol. 40, n° 1, 2007, p. 1-26.

[10Les écueils de l’expérience socialiste sont alors aussi bien l’objet de discussions universitaires
que de débats dans le public tanzanien. Voir B. Ibhawoh et J. I. Dibua, « Deconstructing Ujamaa :
The Legacy of Julius Nyerere in the Quest for Social and Economic Development in Africa », African
Journal of Political Science, vol. 8, n° 1, 2003, p. 59-83.

[11Se référer aux définitions classiques du nationalisme chez les auteurs modernistes tels
B. Anderson, Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres,
Verso, 1983 ; E. Gellner, Nations and Nationalism, Oxford, Blackwell, 1983 ; E. J. Hobsbawm,
Nations and Nationalism since 1780 : Programme, Myth, Reality, Cambridge, Cambridge University
Press, 1990.

[12K. Askew et A. Pitcher, « African Socialism… », art. cit., p. 2 ; T. Landry et C. Zobel, Postsocialisme,
postcolonialisme et postérité de l’idéologie, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001 ; C. M. Hann (dir.),
Postsocialism : Ideals, Ideologies and Practices in Eurasia, Londres, Routledge, 2002.


Las opiniones y conslusiones expresadas en el siguiente artículo son de exclusiva responsabilidad del autor y no necesariamente reflejan la posición del CETRI.