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Pérou

La libre entreprise contre les droits humains

A peine ratifié, le Traité de libre-échange (TLC) entre le Pérou et les Etats-Unis est déjà taché de sang. L’assaut policier ordonné vendredi 5 juin par le président Alan García contre un barrage routier a démontré la froide détermination du gouvernement péruvien après deux mois d’intenses mobilisations populaires. Quoi qu’en pensent les habitants de l’Amazonie, les compagnies transnationales se verront bientôt ouvrir quelque 45millions d’hectares supplémentaires de forêt vierge.

Plus d’une vingtaine d’indigènes et presque autant de policiers –le bilan est contesté– auraient payé de leur vie les décrets présidentiels qui dérogent à la protection du patrimoine forestier national. Une priorité absolue, selon M. García, si le Pérou entend respecter le TLC signé avec les Etats-Unis et, plus largement, garantir les investissements étrangers dans les domaines porteurs des hydrocarbures et de la biodiversité. «Nous ne céderons pas devant ceux qui veulent stopper le progrès», a-t-il confirmé peu après le massacre.

Tactique habituelle, le gouvernement a rejeté la faute des violences sur les protestataires, accusés d’avoir exécuté des otages. «Imaginez les derniers instants de ces policiers qui avaient refusé d’user de leurs armes contre des indiens qu’ils croyaient doux et naïfs et qui étaient en réalité des sauvages», a osé Alan García, usant jusqu’à la corde les pires clichés anti-indigènes.

Une présentation des faits qui «oublie» que les «doux» et «naïfs» Amazoniens étaient criminalisés de longue date, l’état d’exception ayant été décrété il y a trois semaines et les leaders indigènes recherchés pour «rébellion» et «conspiration».

Le président tait également la chronologie du drame. L’assaut aéroporté (!) à balles réelles est intervenu bien avant que des policiers au sol ne soient retenus par les assaillis.

Autre grand classique: Alan García a agité le spectre d’une main étrangère derrière le mouvement social. Dans le rôle des commanditaires: la Bolivie de l’indigène Evo Morales et l’ennemi traditionnel équatorien, prétendument jaloux du potentiel péruvien.

Tous responsables, en somme, sauf le gouvernement de Lima. Dans cette triste affaire, c’est pourtant lui qui a refusé de consulter les habitants, violant la Convention 169 de l’OIT, un texte signé en 1989 de la main même d’Alan García, alors président social-démocrate du Pérou. Enterrée également la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, dont le Pérou fut l’un des promoteurs et qui reconnaît la propriété ancestrale et collective des terres. Peu avant le drame, l’ombudsman péruvien avait publiquement rappelé au gouvernement ses obligations internationales. Il devenait visiblement temps de couvrir la voix des juristes par le fracas des armes.

Il y a deux semaines, les parlementaires suisses ratifiaient un accord de libre-échange avec Bogotá «pour faire avancer la Colombie sur le chemin des droits humains», dixit Doris Leuthard. Une fausse candeur que l’on devrait nous infliger à nouveau cet automne, lorsque le Parlement se prononcera sur un TLC entre la Suisse et le Pérou d’Alan García.


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