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Thaïlande

La lèse-majesté, arme d’une chasse aux sorcières

En cette fin de règne du roi Rama IX, l’élite de Bangkok se crispe et recourt à la loi sur la lèse-majesté pour essayer de préserver le statu quo.

Tapi entre des montagnes de livres dans un bureau exigü de l’université Thammasat où la lumière du jour ne filtre qu’avec peine des jalousies, le discret professeur Worachet Pakeerut ne ressemble guère à l’image que l’on se fait d’un ennemi public numéro 1. C’est pourtant bien lui et ses compagnons de Nitirat, un collectif de professeurs de droit militant pour un amendement de la loi sur la lèse-majesté, que des commentaires sur des sites de médias royalistes appellent à décapiter et à planter les têtes sur des piques à l’entrée de la faculté.

Notre but est simplement de montrer au public thaïlandais ce qu’est la démocratie, la règle de la loi” explique calmement le professeur Pakeerut.

Arsenal législatif

Pour l’universitaire, l’odyssée a commencé le 19 septembre 2006. Ce jour-là, les télévisions interrompent leurs programmes pour diffuser un diaporama de photos de la famille royale sur fond de musique composée par Sa Majesté. À Bangkok, les militaires viennent de prendre le pouvoir à la faveur d’un déplacement à New York du Premier ministre Thaksin Shinawatra. Ce coup d’État, le dix-huitième dans le pays depuis la chute de la monarchie absolue en 1932, représente le début de l’engagement du professeur Pakeerut. “Le coup d’État de 2006 allait à l’encontre de la loi suprême, de la Constitution. Cela se faisait clairement contre la volonté du peuple” explique-t-il. Avec des confrères, le professeur de droit tient des conférences pour discuter des bases légales du coup d’État et du démantèlement de l’empire et du parti du milliardaire Shinawatra qui s’ensuit.

Très vite, ils s’intéressent aux cas de lèse-majesté dont la croissance donne le vertige : de 33 inculpés devant les tribunaux thaïlandais en 2005, le nombre passe à 126 en 2007, 164 en 2009 avant d’exploser à 478 en 2010. La Thaïlande, où l’image ubiquitaire du roi Bhumibol Adulyadej (Rama IX), sur le trône depuis 1946, est présente dans le moindre foyer, possède l’un des arsenaux législatifs les plus répressifs au monde envers le crime de lèse-majesté. “Quiconque diffame, insulte ou menace le roi, la reine ou le dauphin“, comme le stipule l’article 112 du code pénal, est passible d’une peine de trois à quinze ans de prison. Mais ce que le collectif Nitirat dénonce est non pas la loi en soi, chose impensable en Thaïlande où la monarchie est l’une des composantes de l’identité nationale, mais sa dureté et surtout le dévoiement de son esprit originel. Désormais, la moindre critique envers la monarchie est susceptible de tomber sous la coupe de la lèse-majesté. “En maintenant un état de peur permanente, la lèse-majesté exerce une pression susceptible de détruire la conscience du peuple” argumente la tête de file de Nitirat.

Tensions de fin de règne

En novembre dernier, Ampon Tangnoppakul, un retraité de 61 ans, a été condamné à 20 ans de prison pour quatre textos jugés offensants envers le roi. Ce modeste grand-père de la banlieue de Bangkok est devenu le symbole d’une campagne dénonçant l’utilisation de la lèse-majesté comme arme politique des forces conservatrices. Les opposants affirment craindre que cette coercition n’aliène une partie de la population envers l’institution monarchique.

Pour le politologue Pavin Chachavalpongpun, instigateur de la campagne “Thailand Fearlessness”, “il y a de nombreuses raisons derrière le recours à cette loi : nourrir le mythe nimbant la monarchie, renforcer l’institution, étouffer l’anxiété autour de la succession royale, contrôler la société, conserver les privilèges de l’élite, prolonger le rôle de l’armée dans la politique (en tant que garante de la sécurité nationale), obstruer la démocratisation and faire face à la révolution technologique dans le cyberespace.”

Personnage qui a durablement marqué son pays un demi-siècle durant, Rama IX touche à la fin de son règne. Âgé de 84 ans, le roi est hospitalisé depuis septembre 2009 et n’apparaît plus que ponctuellement en public. Sans successeur aussi charismatique en perspective (le fils du souverain, le prince Vajiralongkorn, ne bénéficie pas de la popularité de son père), l’élite royaliste de Bangkok craint un affaiblissement du trône et une érosion de ses intérêts et prérogatives. Le sérail de la capitale avait déjà vu d’un mauvais oeil l’ascension du populiste Thaksin Shinawatra, homme d’affaires élu par la province et disposant de son propre réseau d’intérêts. Le coup d’État de 2006, réalisé avec la complicité de l’armée (traditionnellement proche du palais), a partiellement remédié au problème. La réponse à la contestation des Chemises rouges (opposition) au printemps 2010, qui s’est soldée par le massacre de 91 manifestants en plein centre de Bangkok, témoigne à nouveau de cette crispation du réseau monarchiste.

Paralysé par la peur d’un putsch, le nouveau gouvernement de Yingluck Shinawatra, soeur cadette de Thaksin, réfute toute idée de réforme de la loi sur la lèse-majesté alors que les cas constituent un défilé incessant dans les tribunaux thaïlandais. Pour Pavin Chachavalpongpun, l’impasse ouverte en 2006 risque de perdurer :

Les divergences sur la loi de lèse-majesté ont le potentiel de déclencher la violence politique entre les deux groupes. Les ultraroyalistes ne cachent pas leur intention d’utiliser la force contre leurs ennemis, espérant peut-être créer l’opportunité d’un coup d’État militaire. L’anxiété autour de la succession du trône pourrait expliquer pourquoi une intervention politique de l’armée serait nécessaire pour protéger les intérêts de la vieille élite. Mais l’armée et les ultraroyalistes se trompent en croyant qu’un futur coup ne rencontrait que peu de résistance.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.