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Birmanie

La Birmanie à l’épreuve de la démocratie

Dans la moiteur de la fin d’après-midi, les corps serrés sont luisants de sueur. Dans ce petit village en bordure de Rangoon, au détour d’un chemin terreux, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi tient son dernier meeting de campagne à grand renfort d’hymes politiques crachés par des hauts-parleurs de camionnettes. Le paon guerrier jaune et l’étoile blanche sur fond rouge, emblème du parti, sont sur tous les drapeaux, aux côtés des images icôniques de “La Dame”. Sous la junte militaire, ces symboles auraient entraîné une incarcération immédiate, au mieux un passage à tabac. Et pourtant, la foule de partisans échauffés s’apprête à voter dimanche au cours de la troisième élection nationale qu’ait connue la Birmanie en un demi-siècle.

En deux ans, la donne a drastiquement changé dans le pays. Le gouvernement semi-civil du président Thein Sein a entamé une vague de réformes sans précédent et semble sincère dans sa volonté de changer le pays. Dimanche 1er avril, les électeurs birmans de 45 circonscriptions, dans 44 desquelles la LND sera présente, seront appelés à pourvoir les sièges de parlementaires partis au gouvernement. Aung San Suu Kyi elle-même se présentera dans la zone rurale de Kawhmu, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Rangoon.

Les deux précédentes expériences électorales ne s’étaient avérées guère concluantes. Les élections législatives de 1990, les premières depuis la prise du pouvoir par les militaires en 1962, avaient vu un véritable raz-de-marée en faveur de la LND d’Aung San Suu Kyi, alors fraîchement débarquée sur la scène politique birmane. Les résultats avaient été refusés par la junte de l’époque, qui jetta en prison les principaux cadres de la LND et assigna leur dirigeante à résidence. Les élections de 2010, quant à elles, avaient consacré l’avènement d’un Parlement très largement dominé par le Parti de Solidarité et Développement de l’Union (USDP en anglais), composé d’anciens militaires, en l’absence d’une LND boycottant le scrutin.

Le boycott des élections de 2010 avait valu à la LND l’ire de bon nombre d’électeurs qui ne demandaient qu’à voter contre les héritiers de la junte. Une fraction du parti, ne comprenant pas la décision d’Aung San Suu Kyi et ses conseillers, avait même fait sécession pour aller fonder la Force Démocratique Nationale (FDN). Le revirement stratégique semble s’être opéré en août 2011, à la rencontre entre Aung San Suu Kyi et le président Thein Sein (une première pour un dirigeant birman, l’ancien dictateur Than Shwe haïssant viscéralement “La Dame”) au cours de laquelle ce dernier semble avoir gagné la confiance de l’opposante.

C’est un véritable pari politique que réalisent les deux camps en présence. Pour le gouvernement, une Aung San Suu Kyi au Parlement serait un moyen de la neutraliser politiquement. En rentrant dans l’arène de la politique politicienne, la prix Nobel de la paix 1991 pourrait être amenée à devoir descendre de son piédestal et forcée de réaliser des compromis. De son côté, “La Dame” bénéficiera en revanche un poste d’observation privilégié sur les rapports de force à l’oeuvre dans les coulisses de Naypyidaw et pourra, peut-être, pour la première fois influer sur des mesures politiques concrètes.

Bien que déjà entachées d’irrégularités, ces élections législatives partielles seront les plus démocratiques organisées dans le pays depuis 1990. S’il semble acquis qu’elles consacreront la LND, la principale interrogation réside dans l’ampleur de cette victoire. Dans le même temps, un tsunami électoral en faveur du parti d’Aung San Suu Kyi risque de radicaliser les élements réfractaires de l’USDP tout en constituant un désaveu pour le président Thein Sein. Mais ces élections partielles ne modifieront en rien l’équilibre des forces au Parlement, qui restera dominé par les anciens militaires. Elles constituent en revanche un test important en vue des élections générales de 2015.

À défaut d’une réforme constitutionnelle, Aung San Suu Kyi ne pourra toutefois jamais assumer la magistrature suprême birmane. L’article 59 de la Constitution de 2008 stipule en effet que la famille du président ou du vice-président ne peut être de nationalité étrangère, une clause faisant directement référence au mari d’Aung San Suu Kyi, l’universitaire britannique Michael Aris, décédé d’un cancer en 1997. Autre inconvénient : de par son aura et son charisme, la dirigeante de la LND a jusqu’ici empêché l’émergence d’autres figures viables de l’opposition. Ses problèmes de santé de cette semaine, qui l’ont obligée à se tenir à l’écart des derniers jours de la campagne, rappellent amèrement qu’à 66 ans l’icône du combat pour la démocratie n’est pas immortelle.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.