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Sénégal

De la démocratie en Afrique : retour sur l’exception sénégalaise

En 12 ans le Sénégal a connu deux alternances au pouvoir par la voie des urnes. Cette expression de la volonté populaire corrige bien des clichés sur l’incapacité des Africains et des sociétés musulmanes à évoluer dans un système démocratique. Sauf que cette démocratie sénégalaise, basée sur des principes de domination et d’exclusion des pauvres, mérite d’être déconstruite et critiquée.

La récente élection présidentielle au Sénégal, qui ont consacré la victoire de Macky Sall, a été saluée par toute la « communauté internationale ». Le pays de la « Teranga » (Ndlr : hospitalité en langue locale wolof) a reçu les éloges du monde entier pour avoir su organiser dans le calme et la sérénité des élections relativement libres et transparentes, malgré un contexte préélectoral délétère. C’est ainsi que l’image du Sénégal comme modèle de démocratie en Afrique a été consolidée sur la scène internationale. A la question de savoir si les propos dithyrambiques qui ont été tenus ici et là sont mérités, la réponse est affirmative.

C’est le mérite de toutes les composantes de la société sénégalaise d’avoir participé chacune au maintien d’un climat de paix, de dialogue, de tolérance et à la tenue d’une bonne élection. Ce résultat ne doit nullement être sous-estimé au vu de ce qui s’est passé dans la plupart des pays africains qui ont récemment organisé des élections ; ne parlons même pas de ceux qui sont incapables pour l’instant d’en organiser. Le Sénégal, à côté de pays comme le Botswana et l’île Maurice, vit sans doute une situation exceptionnelle dans le continent.

Face à l’afro-pessimisme et aux nombreuses analyses ethnocentriques selon lesquelles les Africains, et les musulmans, seraient « incapables » de démocratie, le Sénégal paraît être l’exemple qui leur cloue le bec à tous. Ceux qui soutiennent que la démocratie est impossible en Afrique et que l’Islam est « incompatible » avec la démocratie doivent éprouver quelque malaise face à l’exemple sénégalais, pays classé parmi les moins avancés (PMA) et dont la population est musulmane à plus de 90%.

Les afro-optimistes et autres « démocrates » africains ont certainement raison d’être fiers du modèle sénégalais. Ceci dit, leur position n’est pas moins caricaturale que celle de leurs détracteurs, et cela pour une raison simple : ils partagent tous un langage vicié. Tant que l’on se situe dans le langage ambiant, ces positions contradictoires peuvent se soutenir. Mais, pour peu que l’on daigne recourir à un langage plus rigoureux, on s’aperçoit qu’aucune de ces deux positions n’est soutenable. Autant le point de vue ethnocentrique est superficiel, autant le consensus qui voudrait que le Sénégal puisse être considéré comme un parangon de démocratie doit être déconstruit et critiqué.

Qu’est-ce que la démocratie ? La réponse n’est pas à rechercher du côté de ceux qui se revendiquent comme des « démocrates » authentiques car les amoureux de l’égalité ne lisent pas beaucoup ou, du moins, pas avec suffisamment de recul et de profondeur. La réponse est la suivante et elle est donnée par Aristote : la démocratie, c’est le gouvernement des pauvres. Quand ce sont les classes non-possédantes qui font les lois, on est dans une démocratie. A l’inverse, quand les fonctions politiques sont occupées par les riches, comme c’est le cas de nos jours dans tous les pays du monde, nous avons une oligarchie. En réalité, dans le langage courant, les régimes que l’on nomme « démocratie » sont des formes mixtes à dominante oligarchique. L’étiquette « démocratie » leur a été donnée de manière frauduleuse au milieu du 19e siècle en Occident par des écrivains bourgeois qui souhaitaient flouer les classes laborieuses. Pour protéger la propriété privée, il était nécessaire de pouvoir museler le peuple. Et on pouvait le museler grâce au pouvoir de l’opinion : lui faire croire que les systèmes politiques en vigueur ont été « inventés » pour lui et que c’est lui qui est le souverain.

Historiquement parlant, ce qu’on appelle « démocratie représentative » est né du rejet de la « démocratie » ou gouvernement populaire. La démocratie représentative, présentée à l’origine comme le gouvernement des « 1% », part du principe que les pauvres ne doivent pas participer à l’exercice du pouvoir politique et que le but du gouvernement est de protéger la liberté de la minorité de riches et de propriétaires. C’est un type de gouvernement mixte parce qu’il y coexiste des éléments démocratiques, aristocratiques, monarchiques, oligarchiques, démagogiques, etc. Selon la configuration des rapports sociaux et selon les circonstances, tels ou tels éléments peuvent être plus ou moins prépondérants.

Prenons un exemple pour illustrer ce point. La candidature d’Abdoulaye Wade pour un troisième mandat consécutif a été validée par le Conseil Constitutionnel et cela apparemment en contradiction avec la « volonté populaire ». Les nombreuses manifestations entrainées par cette décision jugée illégale par la plupart des partis politiques et des acteurs de la société ont d’ailleurs occasionné de nombreux morts et des blessés. Ce qui pouvait être évité si le Sénégal était une « vraie » démocratie.
On constate en l’occurrence que dans ce conflit entre le principe monarchique (la volonté de Wade de rester au pouvoir) et le principe démocratique (« la volonté populaire »), c’est le principe aristocratique, la volonté de cinq sages non élus, qui a tranché le nœud gordien. Dans une démocratie, il n’y a pas de limitation du pouvoir du peuple. Si le peuple ne veut pas d’un troisième mandat, aucune volonté ne peut s’y opposer légalement. Par contre, dans une « démocratie représentative », le pouvoir du peuple peut être limité et censuré par des souverains qu’il n’a pas installés. La séparation des pouvoirs, c’est à l’origine une restriction des pouvoirs des monarques et des peuples. Comme il n’existe plus vraiment de monarques stricto sensu, la séparation des pouvoirs sert pour l’essentiel de nos jours à séparer le peuple du pouvoir politique et à séparer le pouvoir économique du pouvoir politique. Cette licence que la « démocratie représentative », système que l’on appelait également « aristocratie élective » au début du 19e siècle, accorde aux oligarchies est la raison pour laquelle les révolutionnaires de gauche, de Robespierre à Marx, ont pour la plupart rejeté le libéralisme constitutionnel.

Que la « démocratie représentative » soit le contraire de la « démocratie » est un point que peu de personnes dans le monde parviennent à saisir à ce jour. Ce qui est révélateur s’il en est des prouesses extraordinaires accomplies par les systèmes modernes de propagande. Espérons qu’un jour cette gigantesque duperie sera connue de la majorité.

Le point important est toutefois le suivant. Comme le langage ambiant est peu clair, la plupart des gens tendent à confondre la démocratie vue comme système politique et la démocratie vue comme performance institutionnelle. A user du langage rigoureux de la philosophie politique ayant prévalu de l’antiquité jusqu’au début du 19e siècle, il n’y a aucune démocratie dans ce monde. Il aurait fallu pour cela que partout les pauvres fassent eux-mêmes, directement, les lois. Il est évident que c’est un système politique que l’on ne saurait attendre du système capitaliste. En revanche, on constate des performances démocratiques relativement bonnes dans nombre de pays, les plus riches notamment.

Dans les faits, les pays que l’on nomme à tort « démocraties » sont ceux où l’on observe des performances démocratiques bonnes en moyenne. Or, l’on commet l’erreur de penser que la performance démocratique permet de qualifier le système politique qui le produit. En réalité, nous avons affaire à des régimes mixtes qui produisent toutes sortes de performances. Un observateur attentif ne peut pas ne pas s’apercevoir des réalisations oligarchiques ainsi que des monuments démagogiques produits par les systèmes politiques nommés « démocraties » et dont la force repose dans la manipulation des mots. Si les gens tiennent si fortement à ce qu’ils appellent « démocratie », c’est parce qu’ils pensent naïvement que l’adoption de ce système garantit ipso facto une performance démocratique. C’est la confusion que l’on observe à propos du Sénégal.

Ce n’est pas insulter les Sénégalais que de dire que leur pays n’est pas une démocratie car même les pays qu’ils considèrent comme des modèles ne le sont pas. Les Etats-Unis, la France et la Suisse, pour ne citer qu’eux, ne sont pas à proprement parler des démocraties. En revanche, le Sénégal, à la différence de nombreux pays africains, a joui d’une bonne performance démocratique. En termes institutionnels, le Sénégal a pu avoir un niveau de performance en matière de dévolution et d’organisation du pouvoir politique qui est supérieur à nombre de ses pairs. C’est là un fait incontestable.

Toutefois, ce que les gens ne disent pas est que la performance démocratique du Sénégal n’est évaluée qu’au regard des procédures formelles : l’organisation et la tenue de bonnes élections par exemple. On a partout clamé que le Sénégal est une grande « démocratie » parce qu’il peut organiser des élections dans le calme et parce que des alternances politiques y ont été observées. Le Sénégal est une grande « démocratie » parce que la « communauté internationale » lui a décerné une note relativement bonne sur le critère de la performance électorale en particulier et de la performance constitutionnelle (le respect plus ou moins des clauses constitutionnelles censées être les garantes des « valeurs » démocratiques) plus généralement. [1]

Cette manière biaisée de juger de la performance démocratique correspond à la vision des élites qui ne s’intéressent qu’à la préservation du statu quo, c’est-à-dire au maintien du modèle politique qui a leur préférence, car consacrant leur domination. En utilisant un autre système d’évaluation, en se situant dans la perspective des populations, on pourrait sérieusement douter du caractère « démocratique » du Sénégal. En effet, les demandes des populations ne se résument pas seulement à des considérations formelles – le maintien de l’ordre public. Les populations aspirent avant tout à de bonnes conditions de vie. Or, la « vieille démocratie » que serait le Sénégal n’a jamais été capable de produire la performance démocratique attendue par les Sénégalais. De nombreux éléments pourraient être donnés en guise d’illustration. Limitons-nous à l’indicateur prisé des économistes et des experts de développement : le PIB par habitant, mesuré en termes constants.

Lorsque l’on regarde l’évolution de cet indicateur, on note que le niveau de 1960 n’avait pas toujours été rattrapé en 2010. Ce qui signifie que le Sénégalais moyen est relativement plus pauvre, moins productif aujourd’hui qu’il y a 50 ans [2] . Autrement dit, malgré tous ces discours convenus sur le modèle sénégalais, la « démocratie » n’a pas généré de dividendes sur le plan économique. Elle n’a pas permis de soulager les problèmes économiques et sociaux rencontrés par les classes laborieuses. La « démocratie » n’a pas permis aux Sénégalais de manger à leur faim, de trouver un emploi décent et d’envoyer les enfants à l’école. Pire, les inégalités économiques se sont aggravées. Alors que les agriculteurs sénégalais (près de 60% de la force de travail) sont plus pauvres que jamais, les oligarchies n’ont jamais été aussi grasses. On ne compte plus le nombre de scandales de corruption étant donné que la corruption est devenue au Sénégal un phénomène aussi normal que la « transhumance politique ».

Si la presse sénégalaise est prompte à fustiger la « petite » corruption des « représentants du peuple », elle est en revanche presque aphone sur la « grande » corruption, celle qui est légalisée, celle qu’exercent les multinationales, cette grande violence économique que cachent à la perfection tous ces pseudos débats sur la « bonne gouvernance ». Sur la période 2000-2008, les profits transférés par les multinationales installées au Sénégal se situent entre 0,7% et 1,6% du PIB. Ce qui est considérable. Toutefois, par rapport aux autres pays africains, le Sénégal est encore dans une situation privilégiée du fait notamment de sa pauvreté en ressources naturelles. Dans une « démocratie » relativement prospère telle que le Botswana, pour la même période, les profits transférés par les multinationales se situent entre un maximum de 14,7% du PIB et un minimum de 7,8% du PIB [3]
. C’est là une autre facette des « démocraties » du continent et qui, pour des raisons évidentes, n’entre pas dans le système d’évaluation des élites.

En vantant le modèle « démocratique » sénégalais, on glorifie en fait une tournante oligarchique reposant sur une légitimité qui pour être effective n’en est pas moins factice. Ce caractère factice dérive du fait que l’identité « démocratique » est conférée plus par la certification reçue des agences de notation politique que par la capacité à réellement prendre en compte les besoins des populations. Au moment où les envolées démagogiques autour de l’exception sénégalaise font fureur sur le web, les plus nécessiteux souffrent tranquillement dans une misère structurelle dont la « démocratie » ne les sortira probablement jamais.

C’est pourquoi il est nécessaire que nous soyons clairs et précis dans le langage que nous utilisons. Si l’on veut faire dans la caricature et la démagogie, il est loisible de vanter les mérites du modèle sénégalais et en cela, d’épouser le point de vue des élites. En revanche, si c’est véritablement la performance attendue par les populations qui importe, nul besoin de dire que le Sénégal doit revoir sa copie. Si la « démocratie » sert juste à dire qu’avec ce système, on substitue plus ou moins la violence économique à la violence physique, il faudrait tout de suite le dire pour que tout le monde puisse être édifié. De manière que les populations africaines sachent à quoi elles peuvent s’attendre, qu’elles sachent que la « démocratie » leur propose de substituer la tyrannie du marché au despotisme pouvant être exercé par leurs « représentants », qu’elles sachent qu’on leur propose le gouvernement le moins mauvais pour des hommes réputés mauvais, car pour le libéralisme constitutionnel, les hommes sont mauvais et ne peuvent avoir droit tout au plus qu’au moins mauvais des gouvernements. La « démocratie » ne peut rien promettre de plus. Elle n’a jamais prétendu garantir la performance démocratique attendue des peuples. Cela est inscrit dans sa constitution.

Sous le capitalisme, la « démocratie » n’a produit de performances démocratiques que chez les pays qui sont relativement souverains, ceux qui peuvent protéger leurs ressources humaines et naturelles, ceux qui peuvent limiter l’emprise du marché, comme aurait dit Karl Polanyi. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Tant que les Africains ne se rendent pas compte que la conquête du pouvoir politique au niveau global est la condition nécessaire, quoique non suffisante, de la performance démocratique attendue des populations, ils resteront longtemps prisonniers d’illusions.

Ceux que la médiocrité ne dérange pas peuvent aisément se contenter de la « démocratie ». La remarque est de Platon. En revanche, ceux que la passion de la justice anime devraient chercher autre chose que la « démocratie ». Si nous devons changer les choses, nous devons apprendre à réfléchir autrement et à nous distancier de concepts équivoques qui paralysent l’action en cela qu’ils découragent la recherche de nouvelles alternatives.


Notes

[1On ne souligne pas suffisamment que lors des récentes élections présidentielles le taux de participation n’était que de 52% au premier tour contre 55% au second. Autrement dit, près de 2,5 millions de sénégalais ne sont pas allés voter. Naturellement, les « démocrates » et autres thuriféraires de la « volonté du peuple » ne s’intéressent pas à ceux qui ne votent pas et les raisons pour lesquelles ils ne votent pas.

[2Le PIB par habitant en dollars constants de 2000 s’établissait à 615 dollars en 1960 contre 560 dollars en 2010. Voir les Indicateurs de Développement de la Banque Mondiale. www.databank.worldbank.org ; accédé en avril 2012.

[3Calculs de l’auteur basés sur les Indicateurs de Développement de la Banque Mondiale. www.databank.worldbank.org ; accédé en avril 2012.


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