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Equateur

Coup d’Etat ou contestation corporatiste ?

Propos recueillis par Bastamag.net

1. Que s’est-il passé le jeudi 30 septembre dernier en Équateur ? Le déroulement des évènements n’est pas très clair vu d’Europe.

Le 29 septembre, le parlement finit d’approuver une loi d’homogénéisation des salaires du secteur public impliquant la suppression d’un certain nombre de primes d’ancienneté et de bonifications accordées aux policiers et aux militaires. Dès avant le jeudi 30, semble-t-il, des courriers électroniques et des tracts anonymes circulent dans les casernes pour dénoncer ce que les membres des forces de l’ordre considèrent comme une atteinte inadmissible à leurs avantages acquis : « Nous ne sommes pas des fonctionnaires assis derrière leur bureau, nous luttons contre la délinquance au péril de notre vie 24h sur 24h », etc., etc… Tôt dans la matinée du 30, alerté sur l’agitation régnant au sein d’un régiment de la capitale, le président de la République décide de se rendre en très (trop ?) petit comité à la caserne des policiers. Il tente de les convaincre des bienfaits de sa politique salariale et leur rappelle les augmentations considérables qu’il leur a accordé. Cette intervention directe, qui court-circuite les canaux institutionnels habituels, est d’ailleurs a posteriori très contestée par les critiques de gauche comme de droite de Rafael Correa. Quoi qu’il en soit, les policiers rebelles continuent à huer le chef de l’État, et certains mentionnent que le seul qui a vraiment fait quelque chose pour eux est l’ancien président Lucio Gutiérrez, un colonel élu en 2003 et déposé en avril 2005 par une rébellion civique à laquelle participait Correa.

Dans le style typiquement provocateur qui est le sien, Correa défie les insurgés : « Si vous voulez tuer ce président, faites le ! ». Les choses tournent au vinaigre et, au moment d’évacuer la caserne, le chef de l’État, qui souffre d’un problème au genou lui ayant valu plusieurs interventions chirurgicales, est violemment houspillé et agressé, notamment par des policiers masqués. Il se réfugie dans la clinique adjacente du personnel de police, où il est soigné pour ses blessures. Pendant ce temps, on constate que près de 40 000 policiers et quelques unités militaires très peu nombreuses sont en grève et bloquent routes et aéroports dans tout le pays. Flairant l’impunité totale (il n’y a plus un flic ni une patrouille dans la rue), la délinquance se déchaine. La situation est particulièrement grave dans le port de Guayaquil, ville la plus peuplée du pays, où se déroulent des scènes de pillage et des dizaines d’agressions et braquages. Le reste est bien connu, je crois. Le président est « séquestré » pendant une demi douzaine d’heures dans la clinique de la police. En fait, il est protégé à l’intérieur par une unité d’élite tandis que les policiers insurgés l’empêchent de sortir et que des négociations sans issue sont amorcées dans une ambiance de chaos et, apparemment, de menaces de morts à son encontre de la part de certains des rebelles. Tandis que le gouvernement impose un programme officiel unique à toutes les chaines de télévision et que quelques petits milliers de manifestants descendent dans la rue pour défendre le président, le ministre de la Défense prépare une intervention militaire qui se conclut par un combat très violent et par la libération du chef de l’État dans la soirée. Le bilan des victimes est d’au moins huit morts et une centaine de blessés.

2. S’agit-il d’une tentative de coup d’état à l’image de celui contre Chávez en 2002, ou de simples manifestations de mécontentement qui ont dégénéré ? Y a-t-il d’autres hypothèses ?

Le coup d’État contre Chávez en 2002 a eu lieu dans une ambiance de polarisation sociale et politique hystérique, avec d’énormes manifestations des deux camps à Caracas, et avec le soutien actif et explicite ou quasi explicite de presque tous les partis et personnalités d’opposition, des chambres de commerce, de secteurs importants de l’armée et de son état-major, de la majorité des médias privés, de la hiérarchie ecclésiastique et du Département d’État américain. Aucun de ces facteurs de pouvoir ne s’est prononcé en faveur de la rupture de l’ordre constitutionnel en Équateur. Malgré quelques mécontentements corporatifs latents et l’hostilité de l’opposition de droite et de certains groupes d’extrême-gauche, ainsi que la critique assez systématique mais pas vraiment séditieuse des médias, la situation dans le pays est beaucoup moins tendue qu’au Venezuela il y a huit ans, et le gouvernement y jouit encore d’une large hégémonie. Le chef de l’État accuse les partisans de Lucio Gutiérrez, qui a dénoncé depuis Brasilia – où il était présent en tant qu’observateur électoral ! – la « tyrannie » de Rafael Correa. Il est patent que des hommes de Gutiérrez et des individus infiltrés parmi les policiers ont joué un rôle dans cette affaire, mais il est difficile de définir lequel exactement.

Une des hypothèses avancées dans les cercles officiels est que les organisateurs de la déstabilisation comptaient sur un effet domino qui, en quelques jours, aurait mobilisé des unités importantes de l’armée, des secteurs de fonctionnaires publics mécontents de la nouvelle loi et une partie du mouvement indigène, aujourd’hui en conflit ouvert avec le pouvoir. La majorité de l’opposition et des élites économiques aurait alors fini par se rallier ouvertement au mouvement. L’intervention impromptue de Correa aurait donc bouleversé leur plan et, paradoxalement, étouffé le complot dans l’œuf. Ce n’est pas dénué de plausibilité parce que c’est bien là le modus operandi de certains mouvements de rébellion précédents qui ont abouti à la déposition du président en exercice. Mais je doute que les conspirateurs seraient parvenus à leur fin dans ce cas. Malgré des mécontentements sectoriels, le gouvernement jouit encore d’une forte légitimité et la cote de popularité de Correa tourne autour de 65%.

D’autres disent qu’il s’agissait dès le départ de tuer le président, y compris sous un prétendu « feu croisé », pour créer le chaos et décapiter son mouvement, Alianza País. Après quoi aurait pu se cuisiner une alternative de pouvoir à travers des mécanismes pseudo-institutionnels ou des élections postérieures. Il paraît presque certain qu’il y ait eu des menaces de mort contre Correa, mais plutôt à partir du moment où les policiers ont vu que le président ne cédait pas à leurs revendications et que l’armée allait intervenir. Car comment les conspirateurs pouvaient-ils savoir à l’avance que le chef de l’État allait venir les défier dans leur propre fief ? Et s’il n’y était pas allé, comment auraient-ils pu l’assassiner ?

3. Ce jeudi 30 septembre a semble-t-il surpris à la fois les observateurs et le gouvernement. Que nous révèle-t-il sur la situation politique en Equateur ?

On a un gouvernement qui prétend mener une « révolution » pacifique et construire une forme de « socialisme » assez peu défini. À mon avis, c’est plutôt une espèce de gouvernement « technocratique-jacobin » engagé dans une entreprise de modernisation capitaliste plus ou moins post-néolibérale et « national-développementiste », avec de forts éléments de redistribution sociale et de relance du rôle de l’État, mais aussi une forte dépendance du pétrole et d’autres produits d’exportation primaires. On a aussi des facteurs de continuité avec le personnel politique des régimes antérieurs et la subsistance de vieilles pratiques d’accumulation de pouvoir, voire de gestion de négoces et de prébendes. Le tout sous la direction d’un président jeune, intelligent, dynamique et charismatique, mais non dépourvu d’arrogance messianique. De fait, le style agressif et provocateur de Correa agace souverainement non seulement ses opposants, mais aussi une partie de ceux qui l’ont soutenu au départ. Parmi les déçus et les frustrés, il faut compter certains secteurs des mouvements sociaux, toutefois assez affaiblis et divisés. L’opposition politique est dispersée et sur la défensive. Les grandes lois régulatrices susceptibles d’affecter le noyau dur des intérêts de certaines élites économiques n’ont pas encore été votées. L’accumulation de ressentiments et de frustrations sectorielles est bien réelle, mais trop limitée et dispersée pour mettre en danger l’hégémonie de la « révolution citoyenne ». Ce qui n’a toutefois pas empêché un secteur passablement aventurier de l’opposition de droite de tenter de capitaliser certains mécontentements dans une sorte de « lumpen-putsch » étrangement mal organisé.

4. Quelles ont été les réactions de la population et de la société civile ? Qu’en est-il notamment du mouvement indigène, qui a par le passé joué un rôle clef dans le départ d’anciens présidents ?

À l’exception de certains députés de droite, essentiellement gutierristes, de certains secteurs syndicaux contrôlés par un parti d’origine maoïste en rupture radicale avec le gouvernement et, semble-t-il, d’une fraction régionale du mouvement indigène, tous les secteurs organisés, des mouvements populaires aux organisations patronales en passant par le maire de droite de Guayaquil et l’état-major de l’armée, ont manifesté leur refus de la rupture de l’ordre constitutionnel. La question de savoir qui est plus ou moins sincère n’est guère pertinente, ce soutien formel est un fait politique majeur en soi. Le parti Pachakutik, bras politico-parlementaire du mouvement indigène et apparemment contrôlé par la fraction susmentionnée, a demandé de façon virulente la démission du président et la constitution d’un front national contre son « autoritarisme » et son « attitude dictatoriale ». Mais la CONAIE (Confédération des Nationalités indigènes de l’Equateur), au terme d’un débat long et houleux, a réaffirmé son opposition politique au gouvernement tout en dénonçant fermement ce qu’elle considère comme une tentative de coup d’État de la droite. Dans la rue, les mutins n’ont pratiquement pas réussi à mobiliser au-delà de familles de policiers et de quelques groupes étudiants liés aux maoïstes. Du côté du gouvernement, les manifestations sont loin d’avoir été très massives, mais elles ont suffit à remplir la place du palais présidentiel et les rues adjacentes à la clinique de la police et à étayer le sentiment de légitimité du pouvoir.

5. À quels défis sont confrontés Correa et son gouvernement après ces événements ? Correa affirme que ce qui s’est passé ne sera « ni oublié, ni pardonné ». Qu’est-ce que cela peut signifier ?

Le président va probablement essayer de capitaliser sur ces évènements pour revendiquer encore plus fortement sa légitimité, défier l’opposition et resserrer les rangs au sein de ses propres troupes, où on constate parfois certains flottements, en particulier au niveau du parlement. Il n’est pas dit qu’il y parvienne totalement. Sur le plan juridique et administratif, la chose est assez délicate. Qui au juste peut-on considérer comme les auteurs intellectuels et/ou matériels d’un soulèvement policier assez généralisé mais aux objectifs hétérogènes ? Pour l’instant, trois colonels ont été arrêtés puis remis en liberté surveillée, et le gouvernement vient d’annoncer une augmentation substantielle des soldes. Il y a un autre aspect : certains proches du pouvoir signalent la présence parmi les insurgés de personnages obscurs et mal identifiés, peut-être liés au monde du renseignement policier et militaire et du narcotrafic, éventuellement avec accointances colombiennes. Or dans un pays comme l’Équateur, purger la police est à la fois justifiable et nécessaire, mais c’est aussi prendre le risque de renforcer/fournir des recrues à des formes de criminalité infra-politiques et paramilitaires particulièrement redoutables.


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